Michel Martineau
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Un art-laboratoire

Le Droit
Samedi 14 mars 1981

Un art-laboratoire

par Suzanne JOUBERT

Si vous vous sentez en forme et l'esprit curieux, allez voir à la gallerie SAW, 55 place du Marché Byward (à l'entresol), l'exposition des peintures de Michel Martineau, laquelle durera jusqu'au 28 mars. Je suggère la visite pour un jour d'optimisme, non parce que l'exposition manque d'intérêt, bien au contraire, mais parce qu'elle présente, il faut bien l'avouer, quelques difficultés en contrepartie du plaisir de la découverte. L'un n'exclut pas nécessairement l'autre n'est-ce-pas. Quelques-uns d'entre vous se souviendront d'avoir vu les oeuvres antérieures de Martineau, à la galerie De-LaSalle, de la rue St. Patrick, l'année dernière: De grands tableaux tout en fines teintes pastel, exécutés à l'acrylique selon une exigeante technique de ruban à masquer et de découpage au couteau Exacto. D'ailleurs, ce tout jeune artiste démontrait là un métier déjà remarquable. Nous souvenant donc de ses couleurs raffinées et de sa sûreté de main, nous comprendrons que le débraillé voulu de sa nouvelle série ne peut être dû qu'à tout autre chose que de l'incompétence. D'une part Michel en avait semble-t-il assez de « lécher »; de mettre un mois à parachever les détails d'une toile; de se sentir emprisonné dans sa propre minutie. Et d'autre part, il a eu envie d'explorer visuellement ce qu'il découvrait parallèlement sur un autre plan: la sémiologie. Qu'est-ce que la sémiologie?

C'est une science humaine assez récente, plus ou moins directement issue au début du siècle des travaux d'un obscur mais génial inventeur de cartes perforées, Charles Tierce; de ceux de Morris et Saussure aussi. Le mouvement à pris beaucoup d'ampleur dans le dernier quart de siècle et peu de gens ignorent à présent le nom de Roland Barthes.

Cette science, inexacte donc puisque humaine, étudie la nature et le fonctionnement des « signes » tels que nous les percevons dans toutes sortes de... « messages ».

Par exemple, la musique ou le vêtement peuvent être considérés comme des systèmes de signes plus ou moins rigoureux dont le sens n'est évidemment pas littéralement traduisible. De tels systèmes se fondent sur une logique interne ou un code tacite, et ils peuvent être compris chacun à leur manière. Je crains fort de simplifier grossièrement et je prie les plus savants que moi de bien vouloir me pardonner. Quant aux autres, s'ils désirent poursuivre un peu la recherche en ce domaine fascinant, ils peuvent consulter l'un ou les textes suivants, rangés par ordre de difficulté croissante:

       1. Collection « Que sais-je? » - La sémiologie.
       2. « Sémiologie de l'image visuelle » par Umberto Eco, dans la revue Communication.
       3. « L'Oeuvre ouverte », par Umberto Eco, Seuil, Paris, 1965.
       4. « Essais de sémiologie » par Louis Marin (attention, difficile!)

Vous aurez deviné que Michel Martineau s'intéresse à la sémiologie d'un point de vue plus particulièrement pictural et, en faits, à l'acte de peindre lui-même et à l'articulation du tableau comme système de signes, plutôt qu'au contenu des images qu'il utilise. Images découpées dans des revues, cahiers, etc., et généralement transférées sur la toile par le moyen de projections photographiques. Images qui en attendant leur place dans l'oeuvre possible, couvrent les murs de l'atelier. Toutes choisies selon un instinct d'ambiguïté, le plus souvent parmi les prototypes de l'American way of life, de la bande dessinée, de la télévision ou de la publicité. Mais l'artiste n'a absolument pas l'intention d'effectuer une critique sociale par leur entremise. Il met plutôt cette imagerie qui l'habite et qui est dit-il celle de son milieu d'origine, en contradiction avec la peinture « peinturante » si je puis dire.

Ainsi, juste au moment où l'on se laisserait happer par la chose identifiée, une grande balafre de couleur traverse un visage. Ou alors la forme d'un golfeur qui commençait à prendre vie, se trouve tout à coup baclée avec impatience en trois coups de pinceau. Michel affirme qu'il s'arrête dès qu'il croit en avoir fait assez pour exprimer ce qu'il veut exprimer. Et zut pour l'esthétique! La couleur crue agresse; ne se donne ni la peine d'être belle ni celle d'être soignée. Pourtant ici ou là dans une toile ou un fragment de toile, subsistent d'harmonieuses audaces ou quelques traces indéniables de virtuosité. Comme cette rangée d'icones descendues de leur iconostase ou ces motifs fleuris roses-mauves. D'ailleurs la composition demeure bien équilibrée et souvent fort agréable.

On est frustré, choqué, séduit!

J'en étais tout juste là l'autre jour, assise au milieu du vaste atelier austère et bien rangé, entourée par les grands formats hurleurs que Martineau avait dressé contre tous les murs, pour me donner une idée d'ensemble de l'exposition qu'il préparait alors. Michel à l'aide! Avec toutes les meilleures dispositions du monde je n'arrive pas à avaler. Et Michel qui connaît mes réticences devant ce formalisme cérébral essaie tout de même gentiment de me communiquer son enthousiasme pour la sémiologie picturale, son désintérêt actuel pour la beauté, sa filiation spirituelle envers les grands initiateurs de l'art Pop américain tels que Andy Warhol et Liechtenstein, son goût d'un art qui ressemble plus à un laboratoire qu'à un décor. Mais Michel, dis-je, que fait le public dans ton laboratoire? Est-ce que tu espères qu'il trouvera beau ce que tu n'as toi-même pas voulu faire beau? - Pas beau sans doute, mais BON peut-être! L'art n'et pas un phénomène d'île déserte quoi qu'on dise, du moins pas cet art-là, et Martineau ne peut s'empêcher d'espérer que le public regardera avec sympathie.

Ce que je lui souhaite, avec la conviction qu'un jour ou l'autre, si ce n'est aujourd'hui, Michel Martineau fera en art quelque chose de vraiment bien. Et puis il ne faut pas oublier de dire qu'à côté des grandes toiles tapageuses et difficilement accrochables, les amateurs trouveront des petits formats beaucoup plus accueillants. La galerie SAW est ouverte du mardi au vendredi de 11h 00 à 17h 30, et le samedi de 10h 30 à 17h 00.